Bulle Ogier
Présence non indentifiable

Le parcours de Bulle Ogier ?? qui semble inconscient - est fait de rencontres essentielles. Rencontres qui déterminent d'autres rencontres déterminantes. Peu à peu se dessine une trajectoire sans équivalent. Un itinéraire instinctif, nomade, lumineux. Un chemin sauvage comme elle, fragile et fiable comme elle. Son extraordinaire force n'est pas identifiable. Elle n'a jamais pu être identifiée.
En 1961, Bulle rencontre Marc'O, auteur et metteur en scène. Elle le rejoint dans son atelier théâtral de l'American Center, boulevard Raspail. Il enseigne là, un théâtre qui rend caduque les conventions mortifères de la théâtralité. Un théâtre vivant où l'acteur doit être aussi créatif que l'auteur. Ces expériences donnent lieu à plusieurs spectacles jusqu'aux « Idoles », en 1967, que Marc'O adaptera ensuite au cinéma et qui aujourd'hui ressort en salle. C'est lors des représentations de ce spectacle créé dans un lieu très St Germain, Le Bilboquet, rue St- Benoît, que de nombreux réalisateurs découvrent l'absolue singularité de Bulle Ogier. Le noyau dur qui naît d'un certain don, très dense, de s'absenter.
Parmi ces réalisateurs, il y a Jacques Rivette. C'est le début d'une complicité très forte parce qu'elle restera toujours imperceptible : six films, de « L'amour fou » en 1968 à « La bande des quatre » en 1988, participent à l'invention d'une subversion sans pesanteur où les vieux codes de l'art ?? et aussi ceux de la société ?? s'effritent dans un nuage de poussière. Bulle sait faire de la poussière, une nuée.
Très tôt, Bulle Ogier devine à quel point, si on y pense, le théâtre et le cinéma peuvent être l'un par l'autre, renouvelés.
Elle tourne avec André Téchiné, René Allio, André Delvaux, Alain Tanner ?? dont l'insaisissable « Salamandre » a fait le tour du monde et vient d'être reprogrammé, et aussi avec Luis Bunuel, Barbet Schroeder, Robert Frank, Daniel Schmidt, Fassbinder, Werner Shroeter, Raoul Ruiz, Manoel de Oliveira, Xavier beauvois. Souvent, avec chacun, elle fait plusieurs films. Elle ne fait pas un film, on dirait qu'elle vient à nous.
La part de théâtre inoculée au cinéma lui vient surtout de Marguerite Duras, dont elle deviendra l'interprète intime et l'amie idéale. La fluidité de Bulle apparaît, éclatante, chaque fois que le jeu la rapproche de Madeleine Renaud. Comme s'il n'y avait entre elles plus aucune trace de séparation. « Un terrain commun qui est celui d'une véritable sauvagerie », dira Duras qui aimait explorer l'adolescence incestueuse ?? le petit frère chasseur -, autant qu'elle explorait l'amour tortueux pour sa mère, ou le désir de l'amant chinois.
Avec Duras, Bulle sanctifie l'immoralité. Elle a aussi connu, au théâtre, d'autres metteurs en scène, ou plutôt d'autres personnes. Claude Regy, Luc Bondy, Patrice Chéreau. Un théâtre de créateurs mais aussi, tous, ce sont des enfants qui ont grandi dans les salles obscures.
Où qu'elle soit, Bulle Ogier donne une constitution à l'imaginaire.
Les jeunes cinéastes, les jeunes metteurs en scène gravitent autour de cette figure obstinée qui laisse loin derrière elle son image d'icône du cinéma d'auteur. La force de ses engagements excède la notion de carrière, avec tout ce qu'elle inclue de concessions au paraître, à la glorification.
C'est de l'?tre à vif que l'on ressent, depuis le début, depuis ses débuts. Et toujours maintenant.
Un abandon au vivant et pourtant une énigme. Bulle nous montre peut-être la sensualité de la grâce, l'immatérialité de la matière.
AB

Extrait

Fiche technique

Bulle Ogier
Présence non identifiable

Documentaire 22'
Réalisation Alexandre Barry
Avec Bulle Ogier
Son Yves Coméliau Images : Frédéric Bonnet - ?ric Pinatel
Montage : Frédéric Bonnet
Produit par ARTE / P.A. BOUTANG/ ONLINE PRODUCTIONS- 2004