“Ce film est un chant d’amour crépusculaire et magnifique.”

Brigitte Salino –Le Monde



Résumé

Le film nous entraîne dans une dérive au coeur du travail, de la vie, de Claude Régy. Les yeux ouverts dans la nuit, des visions surgissent. Lieux, visages, souvenirs et réminiscences remontent à la surface comme des fragments de miroirs superposés. &Aàgrave; Paris, au Japon, en Corée, en Norvège, Claude Régy partage les lueurs entrevues lors de son long voyage. Une aventure en zones inexplorées commencée il y a plus de soixante ans.


Présentation

Comment mettre en scène une pensée en mouvement, la tienne, son évolution dans le temps, son unicité et sa complexité Comment ne pas la dissocier de ton corps, de la présence physique de ton être
J’ai cherché comment m’;approcher de ce lieu si mystérieux, si secret, qui est la source commune de la parole et du geste, aussi minimalistes soient’ils. Les films précédents que nous avons faits ensemble m&rsquoont permis d’avancer vers ce que nous avons atteint avec ce film là, permis de progresser vers le c?ur de ton c’ur et du mien, permis de m’affranchir du commun de l’objectivité. J’ai l’impression par le passé d’avoir réalisé des films sur un metteur en scène qui pense son art et je suis heureux qu’ils existent et qu’ils circulent.
Mais cet ultime chapitre, c’est ton portrait au présent. Tu penses avec sérénité aux vautours qui dévoreront ton cadavre, tu y rattaches la spiritualité panthéiste du shintoïsme. Les mots se raréfient parfois mais coulent comme un sang noir quand tu parles de ta prochaine création - Rêve et folie de Georg Trakl.

J’ai l’impression de t’avoir filmé comme si j’étais moi–même aux rebords de l’abîme. Si tu es inadapté au monde c?est parce que tu es absolument indissociable de ce que tu fais, malaxé sans relâche par le travail qui s’opère en toi autant que sur le plateau. Tu sais que ne tu ne peux trouver une forme d’existence viable que dans ce mouvement, ce vertige qui t’emporte. Tu en acceptes les sacrifices nécessaires. Tu paies le prix de cet engagement, de cette exigence absolue.






Tu ne peux faire autrement. Il en va du respect que tu accordes aux auteurs, à tes partenaires de travail, au public et à toi–même. J’avais d’abord imaginé un film qui mêlerait différents matériaux tournés au cours des dix dernières années. Des extraits de tes spectacles, des entretiens au long cours que nous avons maintes fois prolongés, des images réalisées lors des longues tournées, des séances de répétitions...
Je pensais, et tu étais d–accord, que je mènerai à bien ce film plus tard, un jour...comme on dit. La vie en a décidé autrement, le film est devenu pour moi une nécessité violente et tu t’es offert sans surveillance à ce travail. À partir de là, dans un désir sans doute plus radical, et pour me délester du poids de ces matériaux anciens, j–ai voulu tout effacer et j–ai commencé à te filmer au présent, t’accompagnant à peu près partout, chez toi et à travers le monde, au Japon, en Scandinavie où nous nous rendions pour travailler. Des lieux évocateurs de ton travail, des auteurs et des cultures qui ont nourri ton imaginaire.

Seul l’instant présent m’intéressait. J’ai vite senti que chez toi ce présent incluait le passé et le futur sans distinction, que ces temps imbriqués inventaient une sorte de permanence sans repère. C’est dans cette zone infinie de calme que tu rêves ta vie. Le film est donc tissé d’images tournées uniquement ces deux dernières années.

Les images de certains de tes acteurs, ceux que tu aimes et avec lesquels tu as tant partagé agissent comme des fantômes venant te saluer, sans parole, loin de toute réalité tangible. Les lieux où tu évolues agissent comme des visions réminiscentes des paysages que tu as traversé et qui t’ont inspiré. Je sentais par instinct que seule ta voix off – son intensité quand elle est reliée à un centre de gravité sensible – pourrait irriguer le film.






Nous avons pourtant réalisé de longues heures d?entretiens dans la pénombre des après–midi d–hiver, et c’est à partir de ce matériau fleuve que le filmage s’est amorcé, que l–écriture du film s–est inventée. Je t–ai proposé ensuite de retravailler, de réécrire ces entretiens, d’en réduire les scories de l?oralité. Tu les a condensés, précisés et élagués jusqu’à l–os. Puis, tu les as lus, j’ai enregistré, en te dirigeant comme un acteur qui dit ses propres mots.

Il fallait s’éloigner du ton de la lecture pour retrouver celui d’une parole qui s’invente, sa fragilité, son incertitude, son intériorité et son émotion. Pour que l’agrave; aussi « les mots puissent libérer une matière silencieuse bien plus vaste que les mots ». Je crois que c’est là, dans les strates de cette matiére impalpable que quelque chose du cinéma peut se mettre à trembler.

Au final, je n’ai utilisé à peine qu’un vingtiéme de ces enregistrements. Ensuite, l’écriture s–est révélée au montage. Comme souvent, grande difficultéà trouver un équilibre entre profusion et restriction, celles de tes mots et de tes silences, de ton impudeur et de ton secret, de ta conscience et de ton inconscience; du rythme et du flottement, du formulé et de l’implicite. Pour paraphraser Bresson, j–aurais aimé t’inventer tel que tu es.
Je suis un autodidacte. La seule formation que j–ai reçue dans ma vie est celle que tu m’as offerte. D’abord comme spectateur, puis comme assistant, et comme collaborateur. Il se trouve que tu es un metteur en scène qui utilise un vocabulaire de cinéma:ralentis, gros plans, travelling, fondus au noir, séquences.
Une différence essentielle existe malgré tout entre ton travail et la majorité du cinéma d’aujourd’hui, ton travail se situe aux antipodes du réalisme que tu as toujours ressenti comme réducteur et fallacieux.
Après vingt années d’échanges et d–études je me sens encore en formation et souhaite qu’elle se prolonge le plus longtemps possible. Il serait si facile de croire à ce que l’on sait. C’est dans cette acceptation et non dans un rejet faussement émancipateur que j’ai senti une ouverture pour trouver mon chemin. Toujours apprendre, toujours me sentir à la lisière de l–illégitimité, c’est mon moteur pour avancer. Ton influence sur mon travail est majeure, davantage que celles des cinéastes que j–admire. Parce qu’il n’a jamais ét;é question d’Art, mot que tu estimes galvaudé. Il n’a toujours été question que de s’ouvrir à la lumièere.
Comment vingt années pourrait–elles suffire pour appréhender le mystére d’un être qui apparaît et évolue dans un espace, pour trouver la justesse d’une lumière ou d’un cadre, pour faire vibrer un texte et l’infini de ces prolongements, pour ne pas reproduire, ne pas imiter et oublier tout savoir faire ?

Une chose, pourtant, me semble comprise: ne rien entreprendre si sa propre vie n–est pas en jeu. Dans ce film, les yeux ouverts dans la nuit, tu nous emmènes dans un voyage mental, une dérive intérieure où tout se rejoint et se confond, au ralenti. Surtout, surtout ne rien clarifier.

Créer, comme tu le fais depuis soixante ans, c’est peut–être ça : s’aventurer « comme un enfant doué d?un savoir indéchiffrable » vers des territoires inexplorés. Avant de poursuivre son chemin solitaire dans la profonde obscurité.

Fiche technique


Duré: 67 minutes 16/9 Stéréo
versions: Francaise / Sous–titrée anglais.
Avec:Mikoto, Tsuyochi Kigima, Azuka Fuse, Akiko Uchino, Yogi Izumi, Miki Takii membres de la troupe du Shizuoka Performing Arts Center, Yann Boudaud, Nishan Moumdjian, Olivier Bonnefoy
Réalisation et image:Alexandre Barry
Montage, son, images additionnelles, collaboration artistique:Adrien Faucheux
Montage son:Nicolas Guadagno
Mixage:Émilie Canini
Etalonnage: Graziella Zanoni
Un film produit par Michel David – © Zeugma Films –2016

Dans le cadre du Festival d?Automne à Paris PROJECTIONS EN AVANT–PREMIÉRE Suivies d’une rencontre avec le réalisateur et Claude Régy: Le lundi 3 octobre 2016 à 20:00 Forum des Images – salle 300 – Forum des Halles – ParisEntrée libre sur réservation. Le samedi 8 octobre à16:00 Théâtre Nanterre–Amandiers – Grande salle. Le lundi 10 octobre 2016 à 19H30 évènement organisé par SENSOPROJEKT Le Carreau du Temple – Scène – 4 rue Perrée 75003 Paris


DU RÉGAL POUR LES VAUTOURS à été présenté en Première Mondiale au Festival International de Cinéma de Marseille (FID 12-18 juillet 2016), puis dans plusieurs festivals internationaux. Des projections accompagneront le spectacle Rêve et Folie de Georg Trakl lors de sa tournée en France et à l’étranger en 2016–2017
Édition DVD du film disponible à partir de Septembre 2016, publié par Les Solitaires Intempestifs.